mercredi, mars 01, 2006

Allô, police?



Le dimanche n’a jamais été un de tes jours favoris. L’oisiveté conduit irrémédiablement à l’ennui, et lire au coin du feu un jour où il pleut à torrent n’a plus la même saveur quand cette activité a été répétée, encore et encore. Le thé vert fumé a depuis longtemps refroidi, c’est infect, et les petits gâteaux au beurre confectionnés dans cette grande usine appelée Lu te restent sur l’estomac. Il près de minuit, bien assez tard pour toi, car demain, comme chaque lundi, c’est le retour à la vie active, où chaque occupation est là aussi d’un ennui innommable, à la seule différence près que l’on te paye et que l’on t’observe pour vérifier que tu les mèneras toutes à bien.
Tu plies la couverture, et tu poses délicatement tes lunettes sur la table (chacun ses habitudes). La lumière du bas est éteinte, commence alors la longue progression dans l’escalier. Il y a peu de marches, mais le trajet jusqu’au pallier te semble interminable. Un détour par la salle de bain s’impose. En te brossant énergiquement les dents, tu ne peux pas t’empêcher de regarder
ton reflet grisâtre dans le miroir, et l’absence de couleur sur tes joues te terrifie. Le rose de tes pommettes est soit obscurément caché par la lumière tamisée due à l’ampoule grillée de l’halogène de la pièce, soit due à cette succession de jours mornes qui mis bout à bout, composent ta vie.
Tout était bien plus plaisant et surtout beaucoup plus simple quand petite fille, tu partais les couettes au vent avec pour seul soucis de te rappeler de rendre ses quatre billes d’eau à ta copine, et surtout, surtout de te rappeler du dernier vers de la poésie à apprendre pour le jour -même. Le démaquillant laisse de longs sillons noirs sur tes joues, mais tu ne les vois pas et tu souris en te rappelant l’enfant que tu étais, les genoux écorchés et la bouche pleine de chewing-gum qui rend la langue bleue.
Tu te diriges vers la chambre, rajustes l’oreiller, prépares le radio-réveil et te couches enfin. La couette duveteuse et chaude rabattue sur toi, tu fantasmes un peu sur des évènements que tu aurais voulu voir arriver. Si seulement tu les avais précipités. Imaginer la journée du lendemain est une aussi de tes activités préférées. Même si l’on sait que voir défiler dans sa tête le long fil des heures de la journée qui va suivre n’est qu’affabulation, elle rend soudainement la vie pleine de possibilités. Car après tout, si cela se produisait ? Exactement comme dans nos rêves les plus fous ? Tu t’endors le sourire aux lèvres, enfin satisfaite de cette journée pourtant si morose.

Mais voilà que deux heures vingt-sept minutes plus tard, tu te réveilles, affolée mais moitié somnolante. Tu as entendu du bruit. Dans la maison. Des pas feutrés dans le couloir d’en bas, une présence immatérielle dans le noir complet, mais pourtant bien réelle. Ton cœur bat si fort qu’il manque de se décrocher dans ta poitrine, et tu frises la syncope.
Et si tu rêvais encore ?
Lentement, tu te glisses hors du lit et le froid saisit tes jambes dénudées par le bas de pyjama trop court. Pourquoi avoir choisi la taille quatorze ans aussi ?
On est en train de te cambrioler, tu es en certaine. L’oreille à l’affût du moindre bruit qui pourrait signifier que les mystérieux visiteurs aient décidés d’explorer le haut de la maisonnée, tu te diriges à pas de loup vers la commode, où Dieu soit loué, tu as laissé ton téléphone mobile.
Aussi calmement que possible, tu composes le numéro du commissariat, et à l’instant même où tu portes le conbinet à ton oreille, tu te rends compte que tu vis probablement l’un des moments les plus terrifiants, mais aussi des plus excitants de ta vie.
« Allô, police ? ».
Oui, c’est ça, tu es devenue l’héroïne d’Arabesque, tu te transformes en Angela Landsbury. Ton ami Hercule Poirot va accourir pour t’aider à résoudre l’enquête et te restituer tous tes biens. Les cambrioleurs seront démasqués, et avoueront la raison secrète et ultime qui les a poussés à pénétrer dans ta demeure. Est-ce cette recette de cuisine qu’ils jalousaient qui les a motivés pour passer à l’acte ? Ou bien encore l’admiration sans borne qu’ils te vouent pour l’aménagement intérieur de ta salle à manger ?
Tu es tellement accaparée ton fantasme de femme détective à l’intuition hors normes que tu ne remarques même pas que personne ne répond au bout du fil.
D’ailleurs, qu’importe, puisqu’il s’agit d’un rêve, que le bruit de pas n’est autre que ton exemplaire de Mort sur le Nil tombé à terre, et que les pas feutrés sont ceux du chat domestique, qui lui seul cette nuit s’est baladé dans la maison.
Qu’importe après tout, à l’instant même, tu te sens exceptionnellement douée, et c’est ça qui compte.

mardi, janvier 17, 2006

Appelez-moi Superwoman



Un coup de poing énergique dans le nez, et le méchant tombe à terre, hébété, assommé, peu importe, c’est toi qui as gagné. Tu époussettes les peluches qu’il a laissées sur ton costume aux couleurs criardes. Tu bombes le torse, tu replaces une mèche imaginaire dans ton chignon serré, un sourire Email Diamant, un clin d’œil coquin en direction de la caméra, et ça y est, tu es repartie pour de nouvelles aventures.
Maintenant que tu as réglé son compte au Vilain Voleur de Sacs À Main, tu cours pour te cacher, ta cape virevoltant dans le tourbillon que tu produis sur ton passage. Tu n’es jamais désarçonnée, et pas une seule tâche sur ton justaucorps bleu ne pourrait te faire passer pour une gymnaste peu soigneuse, ou pire encore, pour une amatrice, une farceuse, un plaisantin. Ton costume est comme neuf, et toi, tu es une justicière parfaite. Un super héros modèle, tu t’étonnes d’ailleurs qu’aucun « Comics » ne soit encore sorti à ton nom. Tu es universelle, tu es belle, tu es géniale, et la foule t’adule d’une seule voix : « Superwoman ». Si tu étais née il y a 1000 ans, tu aurais été une Amazone. Tu fermes les yeux, et tu t’imagines tour à tour chevalier, pirate, mousquetaire, drôle de dame, Sidney Bristow. Il y a des têtes à chapeaux. Pour ta part, tu es une Femme à masques.
Comme Clark Kent, un demi-tour rapide sur toi-même dans une cabine téléphonique déglinguée, et en un tour de mains, tu t’es changée. Une retouche maquillage, plus par habitude que par besoin. Les joues rosies, l’œil espiègle, tu as peur un instant que l’on te reconnaisse, parce que toi, tu ne portes pas de lunettes à monture écailles de tortue, comme ton acolyte Superman, ou encore comme Peter Parker. Mais tu te ressaisis, et songe qu’il n’y a aucun risque.
Après tout, qui irait te soupçonner, toi, avec ton poulet rôti dans le cabas à motifs vichy ? Toi, la ménagère fine cuisinière ? La femme exemplaire, la mère attentive ?
Et pendant que tu termines ta séance quotidienne de repassage en regardant Canal J en même temps que tes enfants, avachis sur le canapé tâché au nutella, tu te plais à penser que tu pourras achever ce songe demain. Et quand être une justicière masquée sera devenue routinier, un peu comme ta vie, tu pourras chercher au fin fond de ton imagination un autre fantastique rêve. Top australien, star hollywoodienne, femme comblée. Qui tu veux, quand tu veux, où tu veux, « c’est moi qui invite ».

samedi, janvier 14, 2006

Dis, tu t'amuses?


J’échoue sur le sofa déglingué, la lumière est tamisée, et pourtant, j’ai déjà les yeux qui piquent. J’arrive à trouver un vieux coussin aux couleurs passées, et je le garde contre ma poitrine, pour avoir chaud, pour me donner l’illusion que dans cette salle pleine de monde, je ne suis pas seule.
Je me dis que ce ne sont que des impressions fugaces, que tout ça va passer, que peut-être, malgré les mauvais signes, je vais passer une bonne soirée.
La musique vrille mes tympans, je me demande si les autres arrivent à se comprendre, tant le volume est fort. Je ne pense pas. Tous rient hystériquement, s’en est presque comique. Comme si, à travers cette foule d’inconnus ou de vagues amis, il fallait à tout prix apparaître sous son meilleur jour, livrer une facette fausse mais tellement plus esthétique, un peu comme les jaquettes des livres dans les librairies. Elles sont là pour protéger l’ouvrage, mais elles prennent vite la poussière.
Les bouteilles vides échouées donnent au sol l’allure d’un cimetière translucide. Je me force à sourire, j’en ai les mâchoires crispées tant tout ce cinéma, toute cette mascarade est forcée, mal jouée.
Les vapeurs de cigarette m’embrument, je me sens grisée. Je contemple les formes dansantes qui percent à travers la fumée, et j’ai envie de souffler fort pour les faire disparaître.
J’aimerais être ailleurs, dans un endroit exempt de toutes ces personnes à la vie si vide. Elles donnent ici l’image de ce à quoi elles aimeraient ressembler.
Ces filles qui dansent langoureusement à l’autre bout de la pièce se comportent-elles de la même manière sans toutes ces artifices ? Sans ces garçons qui les observent d’un regard détourné ?
Peut-être ne suis-je pas la seule à m’ennuyer ici. Peut-être y a-t-il d’autres contemplateurs extérieurs de cette parade festive, qui comme moi rient et jalousent à la fois cet état de félicité forcée et d’insouciance feinte. J’en doute. Je ne suis pas aigrie, je ne me sens pas supérieure à tous ceux-là. Non. J’essaye de comprendre.
Tous croient savoir s’amuser, « c’est ça la vie, mec ». Pas la mienne en tout cas.

mardi, décembre 20, 2005

De l'autre côté de la cheminée

Comment ne pas être enchanté de ce qu’il se passe ?
Après tout, tu as toi-même choisi tes cadeaux cette année, ça y est, tu es un grand. Et même si tu te doutais depuis longtemps que le Père Noël n’était qu’un attrape-naïfs, ça te fait plaisir de savoir que tu es enfin passé de l’autre côté de la cheminée.
Tu avais peur d’être déçu, que la magie s’envole, s’il n’y a plus ni rennes, ni Gros Monsieur lançant des « How how how » et balançant ses cadeaux à plus de six milliards d’êtres humains en une seule nuit. Mais finalement non, tu es déjà habitué. Le sapin brille toujours autant, et les chocolats du calendrier de l’avent ont la même saveur que l’année dernière. Il y a juste une chose qui a changé : « J’ai sept ans, j’ai grandi et je choisis tout seul mes cadeaux cette année, avec maman, au magasin de jouets ». Oh, tu ne les verras qu’une seconde, le temps que le cadi arrive jusqu’au coffre de la voiture, et hop, ils auront déjà disparu jusqu’au 25 au matin. Mais au moins, tu sais qu’ils sont là, tu les as vu de tes yeux, ce n’est plus la peine de découper dans les catalogues de Toys Ru’s ce que tu désires cette année. Tes playmobils sont bien au chaud cachés dans la maison, et tu es certain de les recevoir, comme tu le voulais.
Ce serait quand même chouette d’avoir une surprise, quelque chose que tu n’as pas toi-même choisi, mais qui te fera immensément plaisir, encore plus que tout ce que tu as désigné de tes petits doigts potelés au supermarché. Parce que Noël c’est aussi ça, se lever, hurler que c’est le Jour des Cadeaux, et avoir des booms au cœur quand on ouvre ceux qu’on ne s’attendait pas à avoir. Tu espères que papa et maman y auront pensé, pour faire de ce Noël un jour parfait.

dimanche, décembre 04, 2005

Laissez moi passer, je suis pressée


Tu conduis ta Jeep urbaine d’une main professionnelle et assurée. Après tout, avec ton minois, personne n’osera t’arrêter. Il fait froid dehors, alors tu cherches une place pour te garer le plus près possible de l’entrée du Grand Magasin. Place trouvée. Une autre voiture semblait attendre depuis un peu plus longtemps que toi : une femme à l’air débordé, escortée à l’arrière par trois gamins bruyants et sautillants, lorgnait cet espace libre pour garer son break familial. Tant pis, tu as été la plus rapide. Et puis si cette femme a le temps de faire des enfants, de les emmener en sortie pendant les vacances de Noël, qui plus est dans les magasins (mais à quoi les mères pensent-elles ?), c’est qu’elle doit avoir une patience d’ange, et qu’elle saura attendre encore un peu avant de trouver où se garer.
Le téléphone portable dernier cri collé à l’oreille, les joues rouges d’excitation et d’énervement, tu traverses le passage piéton sans te soucier des voitures. Cet espace, tu le maîtrises, il t’appartient, les autres n’ont qu’à te laisser passer. Ca ne fait pas de mal d’être galant parfois, et de laisser une jeune femme comme toi traverser la route.
Tu pousses la lourde porte en fer forgé du Printemps : ça y est, tu es dans ton élément. Mon Dieu qu’il fait chaud. Et tout ce monde ! Ca t’apprendra à effectuer tes achats de Noël la dernière semaine, en même temps que toute cette foule pressée et désagréable. On te bouscule, tu n’aimes pas ça. C’est un peu le zoo ici. D’ailleurs, tu préfères ne pas y prendre garde et tu ne souhaites qu’une chose, trouver ce que tu cherches le plus vite possible et déguerpir, en laissant tous ces animaux hystériques se battre pour un flacon de parfum ou de la maroquinerie Longchamp.
Tu passes vite devant tout ça, et tu sens le regard des autres se poser sur toi. Tu le sais, tu es belle, on te le dit tous les jours. Et ça te plaît. Les hommes te regardent avec envie, les femmes avec jalousie, et tu penses qu’il n’y a pas de sentiment plus grisant que ça : savoir que l’on est le centre d’attention. Ce que tu préfères, c’est faire comme si tu ne le voyais pas. Un ondoiement de chevelure scintillante, un soupir exaspéré, un regard assuré, et tu continues ta route, jusqu’aux escarpins Jimmy Choo.
En sortant du magasin, après avoir payé avec ta Mastercard sans te soucier de la note, tu recommenceras ton manège, aussi rôdé qu’un numéro de trapezistes. Tu reprendras ta voiture, tu rentreras dans ton appartement huppé. Et là, malgré la pluie d’invitations aussi diverses qu’alléchantes, tu te demanderas si cette femme aux trois enfants, dans son break Renault, aura des escarpins Jimmy Choo sous le sapin le jour de Noël.
Probablement pas. Mais elle, elle aura au moins un sapin.

vendredi, novembre 18, 2005

Arrête de rire, tu fais peur aux oiseaux


Rouge essoufflé, on ne sait que penser. Il y a des fois comme ça. Un mot de trop, un regard en biais et c’est parti. Tu sais que tu ne pourras plus t’arrêter de rire.
On dit que « c’est nerveux », et tu trouves ça injuste. Ce n’est pas comme la colère, les nerfs qui lâchent. C’est bien plus que ça.
Et tous ces gens qui te dévisagent, excédés par tes pouffements. Tu te demandes où est le problème. Rire est devenu quelque chose de contagieux, certes, mais pour tous ces gens, la contagion n’est pas bénéfique. « On n’a pas le droit de rire devant tant de monde, non, non. C’est mal vu ». Affiche ta tête des mauvais jours, il en va de ta survie dans les lieux publics. Ouais, ne pas se faire remarquer, se fondre dans la masse, mine en papier mâché.
Tu aurais dû emporter ton écharpe, pour cacher cette face rigolarde qui ne concerne que toi et tes pensées, et gêne tous les autres autour. Tu penses qu’ils ne sont pas contents ? Ils n’ont qu’à regarder ailleurs. Un peu comme les petits singes repris pas la marque Sony : j’entends pas, je vois pas, j’écoute pas.
Les mauvaises gueules stoppent ton hilarité et tu reprends quelque peu ton souffle. Ca t’agace, et je te comprends. Tu te serais mis à pleurer dans la file d’attente du McDo, ça n’aurait pas été pire.
Alors, tente de te faire oublier, plains toi à qui mieux mieux, déforme tes pensées jusqu’à les étirer comme un élastique autour des bottes de céleri, dans les super marchés, et crie au monde ton mal être factice, mais tellement plus approprié dans cet univers de dégénérés.
L’humour, le rire franc, c’est juste bon à faire vendre les mauvais films hollywoodiens. Comment appellent-ils ça déjà ? Ah oui, les comédies.
A l’avenir, penses-y et sors en prévision ton paquet de kleenex, parce que crois moi, avec tout ça, il y a de quoi pleurer.

mardi, novembre 15, 2005

Subway


Sept heures. Tu te lèves, nauséeux et vomitif. La tête endormie, presque tout le corps aussi. Café noir, douche et aftershave. Sept heure trente.
Tu pars, à pieds dans la brume, grisaille matinale, les nouvelles sous le bras, l’attaché case qui s’incruste dans la main. Il fait froid. Des bulles de givre sortent en volutes de ta bouche. Tu aimes bien, on dirait des anges soufflés dans du verre.
Le bus passe et t’éclabousse le pantalon beige que ta femme s’est échinée à repasser durant le week end. Tu y penses d’ailleurs. Au week end. A tous les mots croisés du programme télé qu’il te reste à faire, aux fleurs à arroser, au match du dimanche après-midi, et surtout à la partie de jambes en l’air coutumière du vendredi soir, pendant que les gosses sont au cinéma.
Huit heures moins cinq. Le train arrive, foule turbulente, tu peines à t’incruster parmi tous ces gens pressés. Tu montes à l’étage parce que tu préfères. Tu aime être en haut et voir la vallée de Cormeilles s’étendre devant toi. Les gares et les routes surchargées de voitures défilent. Argenteuil passe. Asnières aussi. Tu lis ton journal, tu n’auras pas fini la page des sports quand le train stoppera à Saint-Lazare.
Le train s’arrête justement. Absorbé dans tes pensées, tu n’as pas vu les dernières gares filer. Ce n’est pas grave, tu les connais par cœur. Un peu comme on retient le poème à réciter sur le bout des doigts à la maîtresse le lendemain. Ou encore les tables de multiplication. AsnièresBoisColombesColombesPontCardinet. Lalala, ça ne s’oublie pas.
Tout le monde se bouscule. C’est un peu à qui arrivera le plus vite à la bouche de métro, qui dégueule déjà des dizaines d’automates. Tu prends ton temps, tu n’es pas si pressé. Arriver en retard, ce n’est pas un drame. Le wagon se vide, tu sors enfin. Chewing-gum sous ta semelle. Sales mômes.Ca colle mais tant pis. Tu n’as ni le temps, ni l’envie de t’arrêter et de racler ta chaussure sur le bord d’une voie. Il ne faut pas exagérer.
Les haut-parleurs SNCF crachent des informations qui ne te concernent pas. Tu sillonnes, traces ta route parmi les égarés, ceux qui attendent qu’un train s’affiche sur le grand panneau, ou encore les simples flâneurs. Un coup d’œil à ta montre, tu es en retard, ça y est.
Regard en coin vers une paire de jambes féminines, les plus jolies vues jusqu’ici et hop, tu t’engages dans les grands escaliers.
Huit heures vingt eu une minutes. Métro 12. Pour la station Abbesses, dans 2 minutes. Toc, compostage, toc, porte mécanique qui s’ouvre. Du fond du tunnel, le métro se rapproche, tu entends sa longue plainte. Ca te fait toujours le même effet. C’est un peu comme le chant d’une baleine. Wilhem la baleine souffleuse même. Tu l’as lu quelque part, tu ne sais plus où. Il y a des fois comme ça.
Ouverture de la porte. Tu t’assois sur le strapontin. Tu as tes habitudes. Une femme somnole face à toi. Tu ne sais pas comment font les gens pour dormir dans les transports. Même si ta tête penche un peu, même si c’est difficile de résister aux appels lancinants de Morphée (surtout un vendredi matin), tu tiens bon. Fermeture de la porte. Le métro repart. Les passagers ont tous leur morne expression collée sur le visage. Ca t’agace, même si tu sais que tu affiches le même genre de figure.
« Voyageurs périmés », tu rumines. Parce que c’est exactement ça.
Dans sept petites minutes, tu entreras par la porte vitrée, tu monteras jusqu’à ton bureau, toujours dans tes pensées. Tu diras bonjours à ta mignonne collègue, et là tu en sortiras quelques instants, pour échanger avec elle des banalités, mais qui t’éveilleront assez pour que tu te demandes si elle pense à toi avant que tu n’arrives . Tu travailleras, même boulot fastidieux depuis des années, toujours dans tes pensées. Tu boiras tes quatre cafés noirs. Pour te réveiller. Puis tu rentreras. Par le métro toujours, et par le train enfin.
Lundi, tout ça recommencera, à celà près que tes vacances seront moins loin que la veille.