Laissez moi passer, je suis pressée

Tu conduis ta Jeep urbaine d’une main professionnelle et assurée. Après tout, avec ton minois, personne n’osera t’arrêter. Il fait froid dehors, alors tu cherches une place pour te garer le plus près possible de l’entrée du Grand Magasin. Place trouvée. Une autre voiture semblait attendre depuis un peu plus longtemps que toi : une femme à l’air débordé, escortée à l’arrière par trois gamins bruyants et sautillants, lorgnait cet espace libre pour garer son break familial. Tant pis, tu as été la plus rapide. Et puis si cette femme a le temps de faire des enfants, de les emmener en sortie pendant les vacances de Noël, qui plus est dans les magasins (mais à quoi les mères pensent-elles ?), c’est qu’elle doit avoir une patience d’ange, et qu’elle saura attendre encore un peu avant de trouver où se garer.
Le téléphone portable dernier cri collé à l’oreille, les joues rouges d’excitation et d’énervement, tu traverses le passage piéton sans te soucier des voitures. Cet espace, tu le maîtrises, il t’appartient, les autres n’ont qu’à te laisser passer. Ca ne fait pas de mal d’être galant parfois, et de laisser une jeune femme comme toi traverser la route.
Tu pousses la lourde porte en fer forgé du Printemps : ça y est, tu es dans ton élément. Mon Dieu qu’il fait chaud. Et tout ce monde ! Ca t’apprendra à effectuer tes achats de Noël la dernière semaine, en même temps que toute cette foule pressée et désagréable. On te bouscule, tu n’aimes pas ça. C’est un peu le zoo ici. D’ailleurs, tu préfères ne pas y prendre garde et tu ne souhaites qu’une chose, trouver ce que tu cherches le plus vite possible et déguerpir, en laissant tous ces animaux hystériques se battre pour un flacon de parfum ou de la maroquinerie Longchamp.
Tu passes vite devant tout ça, et tu sens le regard des autres se poser sur toi. Tu le sais, tu es belle, on te le dit tous les jours. Et ça te plaît. Les hommes te regardent avec envie, les femmes avec jalousie, et tu penses qu’il n’y a pas de sentiment plus grisant que ça : savoir que l’on est le centre d’attention. Ce que tu préfères, c’est faire comme si tu ne le voyais pas. Un ondoiement de chevelure scintillante, un soupir exaspéré, un regard assuré, et tu continues ta route, jusqu’aux escarpins Jimmy Choo.
En sortant du magasin, après avoir payé avec ta Mastercard sans te soucier de la note, tu recommenceras ton manège, aussi rôdé qu’un numéro de trapezistes. Tu reprendras ta voiture, tu rentreras dans ton appartement huppé. Et là, malgré la pluie d’invitations aussi diverses qu’alléchantes, tu te demanderas si cette femme aux trois enfants, dans son break Renault, aura des escarpins Jimmy Choo sous le sapin le jour de Noël.
Probablement pas. Mais elle, elle aura au moins un sapin.

4 Comments:
Comment dire.
C'est DU Charlotte. Je pense que tu as trouvé ton stylounet. Tableau urbain, socialement moralement ironiquement dépeint.
Je suis under your spell, of course.
Cucul comment.
Oho cimer^^
Comme Amélie, je trouve ça vraiment bien et la fin n'a rien de nulle ^^
Clap clap (au dessus de la tête)
clap clap bis, au dessus de la tête auf course.
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