Allô, police?

Le dimanche n’a jamais été un de tes jours favoris. L’oisiveté conduit irrémédiablement à l’ennui, et lire au coin du feu un jour où il pleut à torrent n’a plus la même saveur quand cette activité a été répétée, encore et encore. Le thé vert fumé a depuis longtemps refroidi, c’est infect, et les petits gâteaux au beurre confectionnés dans cette grande usine appelée Lu te restent sur l’estomac. Il près de minuit, bien assez tard pour toi, car demain, comme chaque lundi, c’est le retour à la vie active, où chaque occupation est là aussi d’un ennui innommable, à la seule différence près que l’on te paye et que l’on t’observe pour vérifier que tu les mèneras toutes à bien.
Tu plies la couverture, et tu poses délicatement tes lunettes sur la table (chacun ses habitudes). La lumière du bas est éteinte, commence alors la longue progression dans l’escalier. Il y a peu de marches, mais le trajet jusqu’au pallier te semble interminable. Un détour par la salle de bain s’impose. En te brossant énergiquement les dents, tu ne peux pas t’empêcher de regarder
ton reflet grisâtre dans le miroir, et l’absence de couleur sur tes joues te terrifie. Le rose de tes pommettes est soit obscurément caché par la lumière tamisée due à l’ampoule grillée de l’halogène de la pièce, soit due à cette succession de jours mornes qui mis bout à bout, composent ta vie.
Tout était bien plus plaisant et surtout beaucoup plus simple quand petite fille, tu partais les couettes au vent avec pour seul soucis de te rappeler de rendre ses quatre billes d’eau à ta copine, et surtout, surtout de te rappeler du dernier vers de la poésie à apprendre pour le jour -même. Le démaquillant laisse de longs sillons noirs sur tes joues, mais tu ne les vois pas et tu souris en te rappelant l’enfant que tu étais, les genoux écorchés et la bouche pleine de chewing-gum qui rend la langue bleue.
Tu te diriges vers la chambre, rajustes l’oreiller, prépares le radio-réveil et te couches enfin. La couette duveteuse et chaude rabattue sur toi, tu fantasmes un peu sur des évènements que tu aurais voulu voir arriver. Si seulement tu les avais précipités. Imaginer la journée du lendemain est une aussi de tes activités préférées. Même si l’on sait que voir défiler dans sa tête le long fil des heures de la journée qui va suivre n’est qu’affabulation, elle rend soudainement la vie pleine de possibilités. Car après tout, si cela se produisait ? Exactement comme dans nos rêves les plus fous ? Tu t’endors le sourire aux lèvres, enfin satisfaite de cette journée pourtant si morose.
Mais voilà que deux heures vingt-sept minutes plus tard, tu te réveilles, affolée mais moitié somnolante. Tu as entendu du bruit. Dans la maison. Des pas feutrés dans le couloir d’en bas, une présence immatérielle dans le noir complet, mais pourtant bien réelle. Ton cœur bat si fort qu’il manque de se décrocher dans ta poitrine, et tu frises la syncope.
Et si tu rêvais encore ?
Lentement, tu te glisses hors du lit et le froid saisit tes jambes dénudées par le bas de pyjama trop court. Pourquoi avoir choisi la taille quatorze ans aussi ?
On est en train de te cambrioler, tu es en certaine. L’oreille à l’affût du moindre bruit qui pourrait signifier que les mystérieux visiteurs aient décidés d’explorer le haut de la maisonnée, tu te diriges à pas de loup vers la commode, où Dieu soit loué, tu as laissé ton téléphone mobile.
Aussi calmement que possible, tu composes le numéro du commissariat, et à l’instant même où tu portes le conbinet à ton oreille, tu te rends compte que tu vis probablement l’un des moments les plus terrifiants, mais aussi des plus excitants de ta vie.
« Allô, police ? ».
Oui, c’est ça, tu es devenue l’héroïne d’Arabesque, tu te transformes en Angela Landsbury. Ton ami Hercule Poirot va accourir pour t’aider à résoudre l’enquête et te restituer tous tes biens. Les cambrioleurs seront démasqués, et avoueront la raison secrète et ultime qui les a poussés à pénétrer dans ta demeure. Est-ce cette recette de cuisine qu’ils jalousaient qui les a motivés pour passer à l’acte ? Ou bien encore l’admiration sans borne qu’ils te vouent pour l’aménagement intérieur de ta salle à manger ?
Tu es tellement accaparée ton fantasme de femme détective à l’intuition hors normes que tu ne remarques même pas que personne ne répond au bout du fil.
D’ailleurs, qu’importe, puisqu’il s’agit d’un rêve, que le bruit de pas n’est autre que ton exemplaire de Mort sur le Nil tombé à terre, et que les pas feutrés sont ceux du chat domestique, qui lui seul cette nuit s’est baladé dans la maison.
Qu’importe après tout, à l’instant même, tu te sens exceptionnellement douée, et c’est ça qui compte.

3 Comments:
Peur-fect.
Vraiment, je ne dis pas ça pour te lécher les chaussures.
beh écoute, j'adore. je coris même que c'est mon favourite.
Bon, ben Cha, après des moiiiiiiiiiiiis sans rien, j'attends moi!! quand est-ce que tu nous reponds un truc bien a toi?
bekos
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